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Coup de Soleil
Fandom : White Collar
Persos : Peter Burke, Neal Caffrey, Elisabeth Burke
Pairing : Peter/Elisabeth, Pre-OT3
nb de mots : 9861
rating : PG-13
genre : Gen, pre-slash, action, introspection
prompt bingo : coup de soleil
Vous pouvez trouver ma carte bingo-fr ici, je la mettrais à jour au fur et à mesure que je remplirai les prompts.
note : Ce qui était censé être "une petite fic comme ça" pour remplir la case "coup de soleil" de mon bingo s'est transformé un peu malgré moi en étude de personnages, en négociation de relation polyamoureuse... et en un monstre de 10k qui méritera sans doute une suite.
Mais dans quoi me suis-je lancé ? Je blâme Berylia qui m'a vendu les yeux de licorne de Neal .

AO3



Le sable épais cède sous ses mains et ses genoux : il faut trois essais à Peter avant de parvenir à se redresser, puis à se mettre debout. Plus loin le long de la rive, De Krusen n’a pas encore rejoint la terre ferme et barbote entre deux touffes de joncs.
Il s’accorde un regard en arrière, mais la mer est vide, sans même le moindre soupçon d’écume qui marque l’emplacement où le petit yacht a fait naufrage, à une poignée d’encablures de la côte.
Neal patauge quelques mètres derrière lui, sur sa droite, en train de prendre à son tour laborieusement pied sur un banc de sable instable qui se dérobe sous son poids. Son costume sur mesure lui colle au corps et il a dans sa manière de bouger un air piteux qui rappelle vaguement celui de Satchmo lorsque l’heure du bain est venue et qu’il subit l’indignité de la douche.
Satisfait que le jeune homme soit sain et sauf plutôt qu’en train de faire connaissance avec les poissons, Peter se met en mouvement pour intercepter De Krusen. Le mélange de sable et de boue qui forme la rive ralentit sa course, de même que ses vêtements trempés entravent ses mouvements, mais il gagne malgré tout sur le trafiquant qui vient à peine de s’extirper de l’eau. L’homme fait d’abord mine de prendre la fuite, mais réalise vite qu’il n’a aucune chance à ce jeu-là : il fait volte-face, dégaine le petit revolver qui se trouve dans son holster d’épaule.
« Peter ! » hurle Neal quand le canon se pointe sur ce dernier, que De Krusen presse la détente.
Peter plonge de manière instinctive, sans même y réfléchir... Mais c’est inutile : la poudre trempée par leur baignade impromptue fait long feu et seul un bruit mouillé s’échappe de l’arme. Neal, qui était quelques pas derrière lui quand il s’est laissé tomber, le dépasse à toute vitesse et fond sur De Krusen avec un cri rageur comme Peter n’en a jamais entendu venant de lui. Il se remet debout, franchit les derniers mètres qui le séparent des deux hommes en train de lutter dans la boue.
« Neal, Neal, ça va, lâche-le ! »
Il est forcé d’arracher de force son consultant à bagarre, l'agrippe par les épaules et le tire en arrière. Il faut une poignée de seconde à Neal pour se reprendre, avant qu’il se détende soudain dans la prise que Peter a sur lui, que ce dernier puisse le lâcher. Il récupère ses menottes à sa ceinture, plaque rudement De Krusen sur le ventre et lui ramène les bras dans le dos tout en lui récitant ses droits d’une voix automatique.
« Avant toute chose, je tiens à rappeler que tu as trouvé mon idée excellente quand je l’ai proposée », annonce Neal à la cantonade, depuis l’endroit où il s’est laissé tomber sur le dos les bras en croix, haletant.
Peter s'assure que les menottes sont bien ajustées aux poignets de De Krusen, le fouille consciencieusement avant de récupérer portefeuille, trousseau de clés et autres effets personnels, puis se relève péniblement. Il est trop vieux pour ces conneries.
« Je ne l’ai pas trouvée “excellente” », corrige-t-il avec humeur en franchissant les quelques pas qui le séparent de Neal. « Je n’ai pas eu d’autre choix que de te suivre, quand tu l’as persuadé que j’étais un acheteur intéressé et que je serais prêt à discuter affaire après une petite discussion loin de toutes oreilles indiscrètes. Et s’il ne t’avait pas pris en défaut sur ta couverture improvisée, il n’aurait pas été suffisamment distrait pour aller ouvrir la coque de son bateau sur un écueil.
- J’étais sûr que je pourrais trouver le compartiment secret qui contenait les papiers des sculptures volées... Et j’avais raison !
- C’est à ça que servent les mandats de perquisition, Neal », soupire Peter en s’arrêtant au-dessus de lui et en lui tendant la main. « Et ça ne nous avance pas plus, parce qu’à présent ils sont au fond de l’eau. »
Neal prend la main offerte, se hisse sur ses pieds avec une expression satisfaite et son regard croise celui de Peter. Même trempé, légèrement meurtrit et la moitié du visage couvert de boue, il reste injustement séduisant, constate avec résignation l’agent du FBI.
« Tu sais très bien que le dossier n’était pas suffisant pour obtenir un mandat », fait-il remarquer.
Il ne relâche pas le poignet de Peter, mais de sa main libre il fourrage dans le revers de sa veste, en tire un sachet de preuve scellé, dans lequel se trouvent les papiers en question, un peu chiffonnés et potentiellement humides, mais selon toute apparence intacts.
« Tadam ! », chantonne-t-il d’une voix triomphante. « Avec ça il n’a aucune chance de nier et tu vas pouvoir obtenir le mandat qu’il te fallait pour perquisitionner ses entrepôts pour retrouver les Rodins... »
Peter soupire, et dégage sa main après une dernière pression.
« Nous allons pourvoir obtenir le mandat qu’il nous fallait », corrige-t-il en appuyant un peu sur les mots.
Neal a peut-être un talent indubitable pour décoder et utiliser à son avantage le langage, mais il a aussi tendance à être un peu obtus quand il est lui-même concerné ; l’échéance qui approche rend nécessaire le passage à la vitesse supérieure. Elisabeth soutient que la franchise est la meilleure politique, mais Peter à ses doutes : connaissant Neal, il y a une chance sur deux que l’approche frontale le fasse paniquer et décamper à la seconde où il le pourra... Pour l’instant il a décidé de le laisser parvenir à ses propres conclusions. L’ex-escroc n’a pas l'apanage de la manipulation après tout et quand la nécessité se fait sentir, Peter n’est pas manchot en la matière.
« Et on reparlera de ta tendance à te jeter tête la première dans une situation dangereuse sans soutient », ajoute-t-il avec sévérité. « On aurait pu trouver une autre solution. Tu n’es pas blessé ?
- Ce n’est pas moi qui ai manqué de peu de me faire tirer dessus à bout portant », rétorque Neal avec bravade, mais Peter ne manque pas son changement d’humeur, l’écho fragile que prend soudain son sourire.
« Je vais bien », dit-il. « Pas une égratignure, contrairement à toi. Et je dois reconnaître qu’aussi bancale ait-elle été dans la réalisation, ton idée a porté ses fruits, ça valait bien un petit bain et les sacrifices de ton chapeau et de ton costume pour la bonne cause. »
La diversion fonctionne pleinement : Neal laisse échapper un bruit de gorge horrifié en réalisant que son feutre a été perdu corps et biens au moment du naufrage, et que costume comme chaussures hors de prix sont très probablement irrécupérables. Si le séjour dans l’eau de mer ne leur à fait aucun bien, les roulades dans la boue et le sable abrasant sont la cerise sur le gâteau. Il tente vainement de réajuster sa veste imbibée d’eau saumâtre avant de jeter l’éponge et de simplement la retirer.
« C’était ma cravate préférée ! De la soie ! », gémit-il en dénouant ladite cravate.
Insensible à sa détresse, Peter enlève à son tour sa veste, remonte les manches de sa chemise, puis examine son téléphone. Il est rapidement manifeste que l’appareil n’a pas survécu au naufrage, pas plus que ceux de Neal ni de De Krusen.
« Ton traceur ?
- Il est étanche, sinon je pourrais dire adieu aux bains... » Neal remonte péniblement sa jambe de pantalon, dont la coupe serrée s’accorde mal de l’humidité, et effectivement le voyant du bracelet est toujours au vert. « Au moins le bureau des Marshals sait où me trouver... Mais combien de temps avant que quelqu’un réalise qu’il y a un problème et pense à utiliser le traceur pour nous chercher ?
- Les papiers pour ta sortie de périmètre sont en règle pour encore deux jours... Mais Jones devrait s’inquiéter de ne pas nous voir revenir d’ici moins d’une heure. Le temps qu’il contacte les Marshals, puis qu’il assemble une équipe de recherche on en a pour deux, trois heures grand max. Couper ton traceur pour déclencher la recherche plus tôt ne nous avancera pas à grand chose. Et ce serait dommage d’avoir à le remplacer alors qu’il ne te reste que deux mois, c’est du matériel qui coûte une fortune à chaque fois... Je préfère ne l’utiliser comme balise de détresse qu’en dernier recours », décide Peter.
« Dis plutôt que tu ne veux pas te taper la paperasse... Donc on poirote trois heures dans les marécages ? Est-ce que tu sais s’il y a des alligators sur cette côte ? On n’est pas si loin de la Floride... »
L’idée semble inquiéter fortement De Krusen, qui se tire de son mutisme résigné pour protester bruyamment son opposition à rester sur place en attendant qu’un prédateur ne décide de faire de lui son repas.
« Ce ne serait pas une grande perte », marmonne Neal avec rancune, mais il consent à une grimace contrite lorsque Peter le foudroie du regard. « Avec un peu de chance, on pourrait atteindre une route », propose-t-il pour faire diversion. Peter n’est pas dupe, mais l’idée à d’autant plus de mérite qu’il est homme d’action et que l’idée d’attendre passivement trois ou quatre heures d’être secouru ne lui plaît guère. En outre, le soleil estival sera bientôt au zénith, et les alentours n’offrent rien en matière d’ombre qui puisse abriter un homme adulte, encore moins trois.
« Très bien », décide-t-il. « On bouge. »



S’il y a des alligators dans le coin, ils ont le bon sens de s’immerger pendant les heures les plus chaudes de la journée et ils n’en voient ni la queue, ni l’ombre d’une dent... Mais c’est là bien le seul point positif que Peter puisse trouver à leur situation.
Le soleil tape dur, et si cela signifie que leurs vêtements sèchent rapidement, la soif ne tarde pas à venir. Déséquilibré par ses bras attachés dans son dos, De Krusen passe son temps à trébucher sur le sol instable et à tomber à genoux dans la boue, jusqu’à ce que Peter le prenne en pitié et reverrouille ses fers devant lui. Mais même ainsi leur progression est lente et difficile dans le fouillis de la végétation marécageuse. Leurs chaussures sont remplies d’un mélange de boue, d’eau et de sable, leurs vêtements raidis et inconfortables.
Neal passe la première demi-heure à soupirer sur feu son costume de grand couturier, puis la seconde à tenter d’alléger l’atmosphère en racontant la fois où Mozzie s’est fait passer pour un styliste de génie et - pour une raison qu’il passe sous silence - a baratiné une intervention de près d’une demi-heure devant les plus grands couturiers mondiaux lors qu’une Semaine de la Mode dans un pays indéterminé, L’histoire est certes divertissante, mais au bout d’une heure, sa bouche s’assèche et il se tait finalement pour garder sa salive.
Peter marche quelques pas en arrière de De Krusen, Neal est une poignée de mètres sur le côté, et quand il détourne brièvement son regard de la nuque du trafiquant, Peter peut entrevoir son profil et ses lèvres sèches, la manière dont ses joues et l’arête de son nez sont en train de rougir malgré le chapeau de fortune qu’il s’est confectionné avec sa veste. Lorsque son consultant trébuche à son tour sur une racine traîtresse, il se déroute et l’aide à se tirer de la fondrière dans laquelle il a glissé, puis serre son épaule sans rien dire avant de se remettre en chemin.
Ils atteignent enfin une route au terme de ce qui semble des heures de marche et escaladent péniblement les flancs abruptes du talus artificiel. Quand ils prennent finalement pied sur l’asphalte, le jeune homme adresse à Peter un sourire hésitant.
« Ne crie pas victoire trop vite », prévient ce dernier. « On n’est pas rendu pour autant.
- Rabat-joie », grommelle Neal sans trop de mordant en lui jetant un regard en coin. « C’est signe que nous approchons de la civilisation ! Au moins on avancera plus vite. »
Peter pousse De Krusen devant lui et le fait s’immobiliser le temps de rattacher ses menottes dans son dos. Le trafiquant est peut-être en surpoids et n’irait probablement pas très loin s’il décidait de tenter sa chance à la course et il n’a certainement pas les mêmes prédispositions que Caffrey à jouer les Houdini… Mais on est jamais trop prudent et Peter a trop d’expérience pour prendre le risque.
Cela fait, il s’arrête un instant pour s’orienter grâce à la position du soleil.
« Par là », annonce-t-il en prenant la chaussé dans le sens qui les ramènera vers le nord-est - et avec un peu de chance leur port d’embarquement. Sans grande surprise, il constate que Neal a fait le même calcul et est déjà en marche, les précédant de quelques mètres.
Ils progressent sur la route depuis une quinzaine de minutes quand ils croisent leur première voiture. Ils l’entendent venir de loin, et Peter rappelle Neal à ses côtés d’une voix rendue rauque par sa gorge parcheminée. Il laisse son consultant surveiller leur prisonnier et s’avance de quelques pas, badge en main, pour faire signe au véhicule de ralentir... En vain.
« L’enfoiré ! » rugit De Krusen quand le conducteur de la Porsche accélère brutalement dès qu’il les voit et les dépasse sur les chapeaux de roue.
Peter aurait été seul, il aurait lui aussi eu quelques mots de choix, mais la compagnie mixte lui fait ravaler ses jurons.
« On aura plus de chance la prochaine fois », tempère Neal, philosophe. « Et on peut le comprendre après tout, on a pas l’air de la compagnie a plus fréquentable, entre le type menotté et nos allures de clodos...
- Tu connais beaucoup de clodos qui portent des costumes trois pièces et qui ont un badge d’agent fédéral ? On est peut-être un peu boueux, mais tout de même...
- Tu serais surpris », rit le jeune homme en venant marcher à ses côtés alors qu’ils reprennent leur route malgré les grognements de protestation de De Krusen. « J’ai noté son numéro de plaque », ajoute-t-il avec un murmure facétieux destiné uniquement à Peter. « Quand on sera rentré, on pourra le retrouver et lui rappeler un peu l’existence du sens civique.
- Et c’est toi qui dit ça...
- Je suis un citoyen modèle ! Et je ne perds jamais une occasion d’aider mon prochain ! », proteste Neal sous le regard railleur de l’agent. « ... Un citoyen presque modèle, d’accord », concède-t-il finalement avec demi-sourire. « Mais tu peux dire ce que tu veux, je me serais arrêté, moi. »
Peter le reconnaît d’un hochement de tête. Le bon coeur de Neal et sa tendance à se porter au secours de la veuve et l’orphelin sont des traits de caractère particulièrement étonnants pour un escroc... et l’une des raisons pour lesquelles le jeune homme a attiré son attention, avant même qu’il ne soit chargé de sa traque.
De près, il est manifeste que les rougeurs qui enflamment les méplats de son visage sont en bonne passe de tourner au coup de soleil. Peter ne vaut sans doute pas beaucoup mieux, mais sa peau naturellement un peu plus mate que celle de Neal lui donne un maigre avantage dont il se réjouit en tout égoïsme à ce moment précis. Il les ferait s’arrêter si le soleil avait suffisamment tourné pour leur permettre de s'abriter dans l’ombre du talus, mais celle-ci est encore bien trop courte, et où que porte le regard ne s’étend que la végétation basse des marais.
Le soleil se réverbère sur le bitume brûlant, le faisant scintiller au loin comme une flaque éblouissante qui recule au fur à mesure qu’ils avancent, mirage de chaleur qui mord les rétines et les force à baisser les yeux, à se concentrer sur leurs pieds alors qu’ils marchent sous le soleil ardent. De Krusen est le premier à jeter l’éponge : avec un grognement épuisé il s’immobilise et refuse de faire un pas de plus malgré les exhortations de Peter, les arguments de miel de Neal.
« Je connais mes droits », glapit-il. « Vous ne pouvez pas faire ça, c’est de la brutalité policière ! Attendez un peu que mon avocat vous tombe dessus, et vous verrez ! »
Peter presse deux doigts contre son front, prend quelques inspirations amples pour garder son calme, puis soupire.
« Très bien », décide-t-il : « on fait une pause. Allez donc vous mettre sur le bord de la route. »
De Krusen se laisse tomber assis dans la pente avec un halètement ample, et après quelques secondes d’hésitation Neal fait de même - avec néanmoins plus d’élégance - et tire sa veste pour couvrir sa tête.
« Neal, ça va ? »
Un oeil bleu le regarde par en dessous, à demi dissimulé derrière le revers gris taupe - si Peter est seulement capable de reconnaître la couleur, c’est que la double influence d’El et de Neal est à blâmer.
« Ne t’inquiète pas, ce n’est pas un peu de soleil qui m’arrêtera... Mais hé, si j’avais su que la carte des droits de l’homme était efficace, je l’aurais jouée bien plus tôt... »
Peter s’assied à ses côtés, un peu plus haut pour pouvoir continuer à surveiller De Krusen et se contente de lui adresser un regard exaspéré, qui semble inexplicablement redonner du poil de la bête à son consultant et lui vaut en réponse un rare demi-sourire, flottant et désarmant, entièrement dépouillé de l’aplomb savamment travaillé qui est habituellement le sien.
Il a un bref un instant de vertige qu’il masque comme il le peut. Peut-être a-t-il sous-estimé sa résistance à la chaleur et au soleil de plomb.
« Tu te trouves maltraité ? », demande-t-il finalement, avec trop de délai pour que Neal ait pu manquer son moment d’absence, et la question sort plus honnête qu’il ne la voulait, un peu rauque, sans la légèreté ni le sarcasme de leurs échanges habituels.
Et parce que Neal ne serait pas lui-même s’il ne saisissait pas au vol les moindres fragments utilisables pour trouver une faille, il ne se contente pas d’une réponse ironique mais au contraire considère la question d’un air songeur.
« Je pourrais dire “affreusement”, mais je crois qu’on sait tous les deux que les poules auront des dents avant que tu ne commettes quoi que ce soit que le FBI puisse considérer comme de la maltraitance envers quelqu’un qui est sous ta responsabilité... ou sur lequel tu as une position d’autorité. »
Neal, toujours là où on ne l’attend pas, songe Peter avec une résignation surprise. C’est la première fois qu’il mentionne le sujet, même à mots couverts. C’est plus proche qu’ils aient pour l’instant été de l’aborder, de reconnaître même son existence...
Et malgré son ambiguïté, l’addendum est une forme de réconfort. C’est quelque chose que Peter n’aurait jamais seulement envisagé avant de travailler avec Neal ; mais leur collaboration lui a fait briser plus de règles qu’il ne l’aurait cru possible, parfois sans aucun remord. Au fil de ces quatre années passées ensemble, Neal a remis en question une partie de l’image qu’il avait de lui-même, ébranlé des certitudes, et ces derniers mois, aux petites heures de longues nuits d’insomnie, il lui est arrivé de se demander s’il était capable d’outrepasser cette règle particulière, juste une de plus après tout. Que Neal l’en estime incapable est un soulagement bien plus grand que ce qu’il aurait cru, le conforte dans sa décision de prendre son temps. Plus qu’une poignée de mois.
Mais... Mais même ainsi la réponse du jeune homme est à double tranchant, comme toujours...
« Je ne te demande pas la définition du FBI, Neal », corrige-t-il avec dans la voix une pointe de reproche ferme. « Je veux savoir ce qu’il en est selon tes critères à toi.
- Selon mes critères, le trou à rat où vous vouliez me mettre le premier jour et la vue de tes costumes sont de la maltraitance », esquive Neal. « Personne ne devrait avoir à subir ça.
- Neal. »
Le jeune homme a tiré sa veste sur ses yeux et s’est à demi détourné, mais après l’éclair d'honnêteté dont il a été témoin, Peter n’est pas prêt à le laisser s’en tire si facilement.
« Dis-moi », demande-t-il plus doucement et son consultant repousse finalement le revers du tissu pour croiser son regard.
« Je sais que je n’ai pas à me plaindre », dit-il, « et que je paye mon dû à la société, le prix de mes erreurs... » Même à présent, Peter ne peut s’empêcher de se demander s’il considère que l’erreur était de bafouer la loi, ou de s’être laissé prendre, mais c’est une question pour une autre fois. « Et je sais aussi que j’ai eu de la chance, que je paye d’une manière que beaucoup envieraient... Mais c’est toujours la même chose. » Il tapote doucement sa cheville, le bracelet traceur dont Peter devine la forme sous le tissu. « Il y a des moments où il me brûle, où je crève d’envie de bouger, de sortir de mon périmètre...
- Et pas parce que la cage n’est pas assez dorée pour toi.
- Juste parce que c’est une cage, » confirme Neal en appuyant sa tête sur ses bras croisés. « Mais ce n’est même pas une question de périmètre, c’est les horaires répétitifs, le bureau et le métro et l’état d’esprit. J’ai l’impression de m’étriquer, de m'assécher...
- Et c’est dans ces moments-là que tu te mets à monter des plans tordus, et à essayer de me mentir, » complète Peter qui a depuis longtemps appris à sentir venir ces périodes où l’appel de l’aventure commence à démanger Neal et menace d’outrepasser son respect - il est vrai fort mince - des règles établies.
Le jeune homme ne nie pas, hausse les épaules.
« Tu sais ce que je vais dire, Neal.
- Que c’est la vie, qu’on n’a pas toujours ce que l’on veut, et que je pourrais me contenter d’un boulot globalement satisfaisant qui me permet d’utiliser mes talents particuliers en toute légalité...
- Ce n’est pas exactement métro-boulot-dodo », souligne Peter avec dans le ton une pointe de quelque chose qui n’est pas exactement du sarcasme. « Sans compter notre équipée sauvage d’aujourd’hui, il y a deux semaines tu as pu contrefaire en toute légalité des études de Léon Bakst pour l’Oiseau de Feu, passé deux jours à établir un moyen de les faire passer pour des originaux et trois heures planqué sous un lit avec Jones à attendre qu’un parrain du crime russe quitte la pièce sans découvrir votre présence...
- Je croyais que tu étais censé me vanter les bienfaits de la stabilité et de la prudence », contre Neal avec un haussement de sourcils expressif.
« Que veux-tu, je suis un pragmatique, je sais adapter mon discours promotionnel à ma cible... »
Le jeune homme le considère un long moment sans rien dire, et juste au moment où Peter commence à croire la conversation terminée détourne le visage pour fixer le marécage écrasé de soleil.
« Si tu adaptes ton discours, tu aurais pu ajouter qu’après avoir arrêté le parrain russe en question et fêté ça en équipe, on a fini la soirée chez El et toi autour d’une bonne bouteille et que le lendemain tu nous as fait profiter de tes talents de cuisinier avec tes pancakes à la Burke... »
Il est extrêmement rare que Neal parvienne à prendre Peter tout à fait par surprise, à le toucher si complètement, principalement car qu’il s’attend généralement à peu près à n’importe quoi de la part de ce dernier... Mais il faut bien des exceptions pour confirmer la règle.
Neal a dormi sur le canapé le soir où ils ont fermé le dossier Bakst, trop ivre pour rentrer chez lui ; et lesdits pancakes frôlaient de près le fiasco culinaire. Elisabeth et Neal l’ont copieusement taquiné, c’est Satchmo qui s’est régalé du résultat de ses efforts et ils ont fini par faire griller des toasts. Et pourtant...
Peter ouvre la bouche, la referme. Mais avant qu’il n’ait réussi à rassembler suffisamment ses esprits pour une réponse intelligible, le grondement approchant d’un moteur leur fait lever la tête de concert et il est debout sur la pente du talus, badge en main.
« Garde le prisonnier. »
Il a à peine le temps de se mettre en place, mais juste avant que le véhicule soit en vue il interpelle le jeune homme, croise son regard.
« Nous reparlerons de ça, Neal », promet-il, et Neal acquiesce, regard de nouveau indéchiffrable, lèvres serrées.
Puis, le camion surgit, et ce n’est plus le moment de s’occuper de ça.



Le conducteur est d’abord méfiant, mais le badge de Peter et le charme de Neal ont vite fait d’agir et ils se retrouvent compressés à quatre sur la banquette conducteur : ils encadrent De Krusen, Peter côté porte, en ligne avec Jones depuis le téléphone portable aimablement prêté par Bobby, et Neal pressé contre ledit Bobby, trucker massif et tatoué de son état. Il s’est arrêté immédiatement quand il les a vus, a écouté attentivement leurs explications, puis leur a tendu un litre d’eau qu’ils se sont partagé avidement avant de leur faire signe de monter à bord.
Une fois la cavalerie prévenue et le camion en route, Peter n’a plus rien à faire d’autre qu’à s’assurer que De Krusen n'essaie pas de descendre en marche, profiter de l’air tiède que la clim’ souffreteuse projette dans la cabine et écouter Neal tenter d’expliquer à Bobby en quoi il est important et utile que l’Etat Fédéral utilise ses impôts pour retrouver des Rodins volés.
« Tu n’as pas une tête de fed, gamin », fait remarquer Bobby de sa voix graveleuse après avoir passé cinq minutes à contrer de manière étonnamment articulée et pragmatique les arguments de Neal. « Lui, oui », ajoute-t-il en désignant Peter d’un petit geste du menton, « mais toi tu es d’une autre sorte, tu as un verni fuyant. Je sens ces choses », finit-il en tapotant l’aile de son nez d’un air entendu.
« Tu as de bons instincts », reconnaît Neal sans s'offenser de l’évaluation du camionneur. Malgré cela, Peter ne peut retenir la tension instinctive qui crispe ses épaules quand le jeune homme explique qu’il n’est pas un agent mais un CI. Il ne le montre peut-être pas, mais il sait que Neal redoute toujours un peu ce moment inévitable où les gens le réévaluent quand ils apprennent son passé. Peu importe le nombre de cas résolus qu’il a derrière lui ou l’exemplarité de son comportement, ils réexaminent tout ce qu’il a dit, remettent en doute ses compétences, sa présence. Il lui est parfois arrivé d’intervenir quand les choses allaient trop loin, mais généralement il réprime l’instinct protecteur qui le pousse à s’en mêler. Le jeune homme est très largement de taille à se défendre lui-même et il sait que ce n’est pas toujours rendre service à Neal que de s'interposer..
Mais en l'occurrence, Bobby prend les choses avec une philosophie remarquable et un « hé, tu crois que j’ai toujours été conducteur de camion ? » qui clôt le sujet. C’est De Krusen qui se révèle poser problème : son apathie est balayée par la révélation apparemment ignominieuse qu’il ne doit pas son naufrage - au sens propre comme au figuré - à un “vrai” agent du FBI mais à un consultant avec un passé criminel. Ses mains menottées dans son dos limitent sa capacité de nuisance, mais ça ne l'empêche pas de se jeter de tout son poids fort conséquent sur Neal avec un chapelet de jurons et de tenter un coup de tête peu convaincant au niveau technique, mais tout à fait authentique quant à l’énergie qu’il y met. Neal se débat dans l’espace exigu et, bousculé par l’empoignade, Bobby freine brusquement. Le semi-remorque tangue un instant avant de s’arrêter sur l’étroit bas-côté tandis que Peter attrape le prisonnier pour l’arracher à sa cible. Neal laisse échapper un bruit étouffé de douleur et Peter traîne manu militari De Krusen hors de la cabine avant de lui plaquer sans aucune délicatesse le visage contre le bitume brûlant.
« Neal ?
- Il va bien, Boss », appelle Bobby, couvrant un grognement peu intelligible du jeune homme. « Il s’est pris un méchant gnon, mais rien de cassé.
- Et il m’a mordu ! »
Après avoir utilisé sa seconde paire de menottes - un ajout certes non réglementaire à sa panoplie, mais qui s’est montré fort utile au fil des années - pour attacher le trafiquant qui n’en mène pas large à la grille avant du camion, Peter remonte inspecter les dégâts dans la cabine. Neal presse une canette de coca tirée de la glacière de Bobby contre sa pommette et la trace nette d’un demi-cercle de dents se distingue dans la peau de son avant-bras. Il proteste que ce n’est pas bien grave quand Peter insiste pour qu’il soulève la canette afin de le laisser examiner l’os de la pommette - rien de cassé comme l’a diagnostiqué Bobby, mais Peter est plus tranquille maintenant qu’il l’a constaté par lui-même - et le traite d’agent-poule quand il persiste et palpe la morsure pour s’assurer que la peau n’a pas été transpercée.
« Tu vois, je te l’avais bien dit », déclare-t-il avec une fausse sévérité. « C’est un boulot qui a du mordant », et Neal lève les yeux au ciel, sourit malgré lui.
« Bon, tu penses que je vais en avoir pour combien de temps ?
- Une telle opportunité de jeux de mots pourris ? Ho, je dirais au moins cinq ou six mois s’il n’arrive rien de spécialement humiliant à quelqu’un d’autre de l’équipe entre temps. »

Seconde partie This entry was originally posted at http://jainas.dreamwidth.org/131978.html. Please comment there using OpenID.

Comments

( 1 comment — Leave a comment )
berylia
Jun. 8th, 2013 05:23 am (UTC)
Pas encore lu mais je dis déjà WOOOOOOOOOOt !
( 1 comment — Leave a comment )

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