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Interférences - Texte original



Voici une short story écrite pour l'appel de texte de l'anthologie de nouvelles intitulé "terre" des éditions Griffes d'Encre. http://www.griffedencre.fr/
C'était ma première participation, à un quelconque appel de texte -mais pas la dernière puisque je rempile bientôt pour le thème "crépuscule"- ainsi que ma première vrai nouvelle originale. Mon texte n'a finalement pas pas été retenu, ce qui me permet de le poster ici.

Interférences

 

 

Ce furent les pleurs du bébé qui la réveillèrent.

À l’étage du dessus un lit grinça, et des pas légers se firent entendre, traversant le plafond aussi clairement que s’il avait été simplement constitué de papier à cigarette. Au rythme des pas, ce devait être Paul cette fois ci. Liliane était épuisée, et méritait bien chaque minute de repos qu’elle pouvait grappiller. Cela faisait cinq mois que le bébé était né, et la jeune femme avait l’air un peu plus éreintée à chaque fois qu’elle la croisait dans les escaliers ou le hall de l’immeuble.

Au-dessus les pleurs s’étaient faits plus spasmodiques, mais en contrepartie le rythme des pas tournant en rond et le murmure de la voix de Paul enchaînant les banalités sans sens que l’on profère pour calmer les bébés lui parvenaient parfaitement. Elle resta un instant couchée sur le dos, yeux grand ouverts sur l’obscurité, essayant de faire abstraction de l’homme et du nourrisson pour entendre les autres bruits du bâtiment. Les inévitables murmures de tuyauterie, le jeu des poutrelles, le son de la nuit dans la ville, dehors.

Avec un grognement elle se glissa hors du lit et tâtonna dans la pénombre pour attraper le pull jeté en boule quelque part au pied du matelas. Dans sa corbeille au fond de la pièce, l’ombre de Londres leva une oreille, puis se retourna avec un bruit de gorge endormi.

 

D’habitude les aventures des habitants des étages supérieur ne l’empêchaient nullement de dormir. Elle posait sa tête sur l’oreiller et était morte au monde les sept heures suivantes malgré vents, marées, grincements de matelas, passages tardifs d’aspirateur ou fêtes à tout casser organisées par le jeune couple d’étudiants en art deux escaliers plus loin.

En fait son sommeil ne se faisait plus léger que lorsqu’elle avait ses règles ou lors de l’équinoxe. Alors le moindre craquement de plancher suffisait à la réveiller, et les nuits d’équinoxe, elle ne dormait pour ainsi dire pas -mais on était en Avril, et ses règles étaient encore dans deux semaines. Et pourtant elle avait eu du mal à s’endormir, et visiblement aucun problème pour être réveillée…

À l’étage, Victor recommença à pleurer.

 

Toujours à tâtons elle localisa le jean –lui aussi en boule- sous le lit et passa une jambe avant de sautiller sur un pied vers la cuisine tout en enfilant l’autre. Dans son panier Londres bailla puis se leva à contrecœur en émettant un petit gémissement qui était une imitation remarquable une charnière que l’on n’aurait pas graissée depuis au moins cinq ans.

À présent qu’elle était éveillée il était inutile de rester couchée dans son lit à contempler les fissures du plafond qu’elle ne pouvait d’ailleurs pas voir dans le noir… Elle ne se rendormirait pas, elle le savait. Il y avait cette sensation étrange, comme un tiraillement dans l’abdomen, un nœud qui se formait lentement mais sûrement. Elle ne se rendormirait pas.

 

Londres vint gambader autour d’elle lorsqu’elle enfila ses chaussettes puis ses chaussures, et poussa même le zèle jusqu'à effectuer deux tours sur lui-même pour exprimer sa joie lorsqu’elle se saisit de la laisse.

Elle se baissa et flatta le poil rêche et gris en chuchotant à mi-voix d’inutiles ordres de calme et de silence tandis qu’elle bataillait pour attacher le collier. La vie d’un chien était plutôt simple au final : manger, dormir, et s’agiter comme une puce dès que l’on posait la main sur la laisse.

Londres fit un tour de plus sur lui-même, et se précipita dans l’embrasure lorsqu’elle ouvrit la porte.

Elle se souvenait encore de la piteuse boule de poil aveugle ressemblant à un rat, soigneusement drapée dans une serviette chaude… Elle avait voulu l’appeler Dominique mais Greg avait poussé de hauts cris, et argumenté que c’était le genre de nom à donner à un chien des problèmes psychologiques irréversibles, et que de toute manière aucun être vivant ne méritait un nom pareil. Ce a quoi elle avait répliqué que Brutus ou Rex ne valaient pas mieux et que c’était vraiment faire preuve un manque d’imagination à la limite du criminel. Il avait alors proposé Croc Blanc, en hommage à Jack London, ce sur quoi elle avait fait remarquer que pour le coup c’était vraiment le genre de patronyme à provoquer un grave problème d’ego chez un chien qui ne dépasserait probablement pas les quinze centimètres au-dessus du sol, et qu’il risquait de chercher à compenser en attaquant les grands-mères et en mettant un point d’honneur à tenter d’égorger le facteur.

Grégoire en avait convenu, et comme il tenait malgré tout à son hommage, London était devenu Londres.

Il était parti, et à présent plus de six mois après elle pouvait presque y penser sans ressentir la peine amère et la colère, mais le chiot trouvé un matin dans une poubelle était resté, et dégringolait devant elle les quatre étages de marches, absolument non perturbé par la perspective de sortir à une heure aussi indue.

Une fois dans la rue mal éclairée elle enfonça ses mains au plus profond de ses poches, et marcha.

 

Londres divaguait sur la chaussée déserte, repeinte en orangé par la lumière tamisée les lampadaires luisant de loin en loin, et elle laissa ses pas la guider au hasard des rues bordées de HLM décrépis ou d’entrepôts imbriqués avec des terrains vagues aux grillages rouillées. Il était aux alentours de trois heures du matin, et la ville était désertée, seuls lui parvenaient à intervalles irréguliers le grondement lointain des moteurs et le frissonnement du vent dans les branches des quelques arbres solitaires plantés le long des trottoirs.

Suivant la forme de Londres qui tricotait de toute la force de ses courtes pattes, elle longea les hangars qui avaient à une époque abrité les surplus de l’armée et qui n’accueillaient plus à présent que des troupeaux de moutons –suffisamment de poussière pour nourrir tous les loups de Pyrénées- et probablement une petite armée de rats.

 

-

 

Elle ne réalisa pas tout de suite que quelque chose n’allait pas. Le tiraillement dans le creux de son ventre s’était atténué pour n’être plus qu’une arrière-pensée qu’elle pouvait presque ignorer.

Les lampadaires avaient presque totalement disparu, et elle se fiait plus à sa chance qu’autre chose pour ne pas trébucher dans un nid-de-poule.

 

Ce fut Londres qui repéra l’homme le premier.

 

Il abandonna la piste d’odeurs qu’il suivait et bifurqua à angle droit. Égal à lui-même il ne s’approcha pas trop, mais effectua une manœuvre d’encerclement prudente qui se traduisit par un aboiement embryonnaire et un contournement circonspect de l’homme qui se tenait là les mains au fond de ses poches, l’air perdu dans ses pensées.

Lorsque le chien aboya, l’homme releva soudain la tête. Son regard se posa sur Londres et il sourit, un demi-sourire amusé, et siffla entre ses lèvres, un son aigu qui se propagea étrangement dans la nuit.

Malgré elle, elle s’immobilisa, captivée par la note et incapable de se dire que s’arrêter maintenant n’était probablement pas une bonne idée.

 

Le son mourut.

Londres trottina droit vers l’inconnu et vint renifler le bas de son pantalon avec un mépris plus que totale de la trouillardise congénitale qui le paralysait normalement face à tout être humain non identifié.

L’inconnu ne sembla pas remarquer quel miracle était en train de se produire à ses pieds.

Mais ça c’était sans doute parce que son regard était rivé sur elle.

 

Elle enfonça plus profondément ses mains dans ses poches et prit le parti de le saluer poliment d’un signe de tête. Inutile de provoquer un lunatique qui se baladait à trois heures du mat’ dans un quartier désert en l’ignorant. (Etant donné qu’elle se baladait à trois heures du mat’ dans un quartier désert, elle se demanda vaguement ce que cela faisait d’elle, mais la pensée se dissipa avant d’être pleinement formée.)

« Londres, viens ici ! Laisse le monsieur tranquille. »

 

Le regard du type se colla à elle instantanément, avec encore plus d’intensité qu’auparavant, et elle sentit un frisson remonter le long de sa colonne vertébrale. Il avait les yeux d‘un gris étrange, presque anthracite, et malgré la distance elle aurait juré y voir des paillettes de doré.

 

 C’était bien sa chance tient, pourquoi donc les loubards ou poivrots ou quoi que ce soit d’autre (même si à bien y regarder il n’avait l’air ni d’un loubard ni d’un poivrot) qui erraient la nuit n’étaient jamais atteints d’une peur phobique des chiens ? Londres n’était certes pas très impressionnant, mais il aurait été appréciable qu’il tienne a l’écart les membres de la gente masculine dans ce genre de cas. Elle était certaine qu’il aurait été assez jouissif de voir un type s’enfuir en courant et en hurlant devant les crocs peu menaçants du terrier rase motte.

« Londres ! » appela-t-elle de nouveau.

Le minimum à exiger aurait au moins été qu’il ne la trahisse pas en folâtrant comme il le faisait autour de ladite gente masculine en remuant énergiquement son moignon de queue comme si un ami de longue date était en visite. Traître.

Si elle partait maintenant il verrait qu’elle avait peur songea-t-elle distraitement, toujours figée au même endroit. C’était ce qu’il fallait faire quand on se trouvait face à un fauve ou un prédateur, ne pas montrer sa peur… Elle l’avait lu quelque part… Il fallait reculer lentement, ne pas faire de geste brusque, et ne pas montrer sa peur. La frayeur de la proie attisait l’ardeur du prédateur, c’était bien connu…

 

C’était stupide, parce que ce n’était qu’un homme seul et même s’il avait plus de force physique qu’elle, il n’était pas non plus trop lourdement bâti, elle avait sa chance. Et il n’avait de toute manière rien fait à part la regarder un peu fixement, mais ces yeux gris et dorés…

 

C’est à ce moment qu’elle réalisa ce qui l’avait gêné de manière distante depuis la seconde ou elle avait posé les yeux sur lui.

Ses yeux… elle les voyait. Elle le voyait parfaitement d’ailleurs, de ses cheveux bruns presque noirs au revers violine de sa veste noir en passant par la manière dont le tissu sombre de son pantalon tombait sur ses chaussures, celle dont sa silhouette se découpait sur l’ombre d’un mur…

Le plus proche lampadaire était à une trentaine de mètres, et pourtant elle le voyait comme en plein jour.

 

-

 

« Comme c’est étrange. »

Elle recula d’un pas, instinctivement.

« N’ayez pas peur… » Il agita une main en l’air et sourit. « Vous me voyez n’est-ce pas ? »

Elle fit un pas de plus en arrière avant de s’immobiliser, ne répondit pas.

Qu’aurait-elle pu dire ?

« Ça fait une éternité que je ne suis pas tombé sur un humain qui me voit… » Il prononça ces mots avec une excitation audible, comme si c’était une nouvelle extraordinairement prometteuse.

Elle recula d’un pas de plus.

 

« Vous n’êtes pas un homme normal. »

Ce qui était vraiment une chose réellement stupide et insultante à dire si on y réfléchissait à deux fois, et vraiment pas le genre de réaction approprié face à un inconnu dans la rue en pleine nuit quand on était une femme seule. 

Mais elle le voyait à présent, malgré son apparence banale, son visage long et souriant à la peau un peu pâle –mais rien qui sorte de l’ordinaire si on comparait avec la jeune voisine goth du deuxième étage-, cet homme n’avait rien de normal. Elle le savait, comme on sait reconnaître la couleur bleu lorsqu’on la voit, de manière instinctive, de même que l’on sait que le soleil se lèvera tous les matins...

Il n’était pas normal.

C’était une certitude viscérale.

Il rit.

« Normal ? Selon vos critères probablement pas. Vous êtes observatrice. La dernière fois il a fallu plus de trois jours au jeune homme pour s’en rendre compte. »

Elle ne recula pas, mais seulement parce que si elle faisait un pas de plus en arrière elle risquait de trébucher sur le rebord du trottoir et de tomber. Les mots n’étaient que la confirmation de ce qu’elle sentait, de ce qu’elle savait déjà, mais…

« Et vous êtes quoi, si vous n’êtes pas… normal ? Pas… humain. »

Il sourit de nouveau. Il semblait avoir le sourire facile, et en toute objectivité il avait une bouche assez séduisante quand il souriait.

« Fascinant. Vous prenez les choses avec un calme étonnant. La plupart des autres humains ont cru qu’ils devenaient fous, qu’ils étaient possédés ou que le diable leur apparaissait… » Il frotta son menton d’une main. « Quoiqu’une fois on m’a prit pour un ange. Mais c’était il y a très longtemps. Le jeune homme, la dernière fois, il est devenu fou de terreur. Il a essayé de s’arracher les yeux. »

Il dit cela comme si c’était une action tout à fait envisageable et non pas…

« Qu’est-ce que vous êtes ? »

Malgré elle sa voix s’étrangla dans sa gorge et sortit sans doute avec une note d’hystérie. S’il y avait eu un mur elle se serait appuyée.

Il haussa les épaules.

« Je suis. Il n’y a que les êtres humains pour vouloir mettre a tout prix un nom sur les choses. »

 Il fallait qu’elle respire, sinon elle allait s’effondrer. Avec difficulté elle se concentra sur le bitume sous ses chaussures, le sol sous ses pieds. Il était solide et réel, ce n’était pas un rêve.

« Vous êtes quoi ? Un extraterrestre ? Je ne sais pas moi, un fantôme ? Si vous Etes, pourquoi vous ressemblez à un être humain ? »

Il avait l’air de plus en plus satisfait et excité, mais ne fit pas un mouvement dans sa direction, ce dont elle fut grandement reconnaissante à la providence ou la divinité qui avait soudain décidé de jouer avec elle, quelle qu’elle soit.

« Fascinant, fascinant… Vous êtes très vive d’esprit, les trois quarts des humains qui m’ont vu n’en sont même pas arrivé à ce niveau de raisonnement… »

Un « merci » quelque peu étranglé parvint à passer ses lèvres, mais il ne parut pas l’entendre.

« Je ne suis pas certain de la réponse, mais je crois que c’est parce que c’est vous qui me voyez, et votre esprit a besoin de construire une représentation visuelle qu’il puisse supporter. Donc je vous apparais sous la forme d’un humain. Ou du moins c’est ce que je pense. »

Bon… Respirer… Inspirer, expirer, s’efforcer de ne pas tourner les talons pour fuir.

« Vous… vous êtes en train de me dire que vous êtes une Personnification Anthropomorphique ? J’ai lu Pratchett vous savez. Si vous avez tiré ça d’un livre… »

« Personnification anthropo… ? Non, non… » Il agita les mains pour souligner la négation, dans un geste étonnamment naturel. Elle avait envi de vomir. « C’est intéressant cela dit. C’est dans un livre vous dites ? L’imagination des humains ne cessera jamais de me surprendre. Je ne suis pas une Personnification de quoi que ce soit. Ni la Mort, ni la Gloire, la Pestilence ou la Guerre… Pas même la Beauté, même si je sais que c’est difficile à croire… » Il sourit de nouveau, largement, et redressa un peu la tête. « Je suis, c’est tout. Mais anthropomorphique… Pour le moment je suppose que oui. »

 

Elle avait toujours envi de vomir, mais la fascination pointait le bout de son nez à présent que le choc et la peur ne la paralysaient plus. Ou du moins un tout petit peu moins.

 

« Comment Londres vous voit-il ? »

Il jeta un œil en coin vers le terrier gris qui était à présent assis sagement à mi-chemin entre eux. Le chien remua la queue quand son regard se posa sur lui.

«Ah… Qui sait… »

« Et, heu… qu’est ce que vous faites là, à part Etre ? »

« Hum… Je ne sais pas. Je dérivais je pense, le courant à un peu changé ces temps-ci. Je ne faisais que passer jusqu’à ce que vous me voyez… »

« Hum… Désolé de vous avoir dérangé alors… Ne laissez pas ma présence vous distraire… Dérivez donc… »

Et comme ça elle pourrait peut-être rentrer chez elle, se mettre au lit, prétendre que ce n’était qu’un rêve particulièrement étrange et continuer à se proclamer Pastafariste quand on lui demandait sa religion. Oui, c’était un très bon plan.

« Certainement pas, c’est tellement rare un humain qui me voit et qui ne perd pas l’esprit immédiatement… Je ne suis peut-être pas anthropomorphique d’habitude, mais ça ne veut pas dire que je crache sur de la bonne compagnie ou un peu de discussion… Il ne reste pas tant de mes semblables, et il faut avouer que les formes non humaines rendent la discussion difficile… Question de mots pour exprimer les concepts, Platon et tout le tralala… »

 

Bien.

Très bien.

Ne pas paniquer.

 

« Pla- Platon ? Vous avez l’air au fait de la philosophie. Et, heu… Vous avez parlé de courant ? »

Il agita vaguement une main en l’air, désignant apparemment une moitié de la rue mal éclairée. Mais elle avait l’intuition que ce n’était pas ce qu’il montrait.

« Difficile à expliquer à un humain, même comme vous. Ce n’est pas parce que vous me voyez que vous percevez le reste. Vous y êtes tellement habitué que vous ne le voyez probablement pas. C’est comment dire… De l’énergie ? Comme moi, mais en moins dense, et il y en a partout. Et ça circule. »

« Comme… haa… comme la Force ? »

C’était à présent officiel, c’était un rêve très étrange, et elle aurait de quoi faire un scénario de roman quand elle se réveillerait.

Ça, ou alors elle était vraiment en train de devenir folle, et elle parlait au vide, et le vide lui répondait. De manière extensive et avec un vocabulaire plutôt recherché.

 

« La quoi ? Je n’en sais rien. Pas mal de vos religions en sont plus ou moins consciente d’après ce que j’ai pu voir… Mais bon... Vous voulez vraiment parler de ça ? Je veux dire, ce n’est pas que je ne veuille pas discuter métaphysique, mais étant donné qu’il vous manque les bases les plus élémentaires sur la nature du monde nous risquons de ne pas aller bien loin. Tout ça c’est une question de terre au final. »

« Haa.. »

« Je peux m’approcher ? Vous n’allez pas faire une crise de nerf ? » Il avait l’air réellement inquiété par cette perspective. «  Pour une fois que je trouve un humain qui a la tête sur les épaules, et qui fait preuve d’un peu de retenue en découvrant que tout son système de valeur et sa conception de l’univers était du pipeau, j’aimerais bien le garder en fonctionnement un minimum de temps. Je ne voudrais pas dire, mais vous avez l’air un peu pâle. Vous êtes sûre que ça va ? »

 « … » répondit-elle, finalement à court de mots.

« Non, parce que c’est bien beau que les humains me voient, mais si c’est pour se faire foutre le feu par des voisins bien intentionnés dans l’heure suivante parce qu’ils pensent qu’ils sont possédés, ou s’offrir en sacrifice aux Dieux en tant qu’élu ou des conneries du genre, ça ne m’avance pas trop. »

« … » acquiesça-t-elle avec conviction.

« Enfin je veux dire, c’est tellement rare de trouver un humain capable de percevoir plus loin que le bout de son nez –n’y voyez pas d’insulte hein, je parle en général- et même parmi ceux-là, je n’en ai pas rencontré un qui ne finisse pas par perdre l’esprit tôt ou tard après m’avoir vu… »

« … » renchérit-elle.

« Vous êtes vraiment pâle, vous êtes sure que vous ne voulez pas vous assoire ? »

Elle retrouva finalement suffisamment d’esprit pour secouer vigoureusement la tête de manière négative. Si elle s’asseyait par terre, la tentation de se rouler en position fœtale et de ne plus bouger risquait de se faire trop forte. Et puis tant qu’elle était debout il lui restait la possibilité même illusoire de prendre ses jambes à son cou…

 

 

« Bon, c’est vous qui voyez. Moi je me pose. »

Et joignant l’acte à la parole il se laissa tomber sur le bitume les jambes croisées sous lui. Surprit par le mouvement, Londres fit un petit saut de carpe en arrière avant de se rapprocher avec circonspection, le cou et la truffe dévissés le plus loin possible pour renifler l’homme –l’être à vrai dire… mais c’était plus facile de penser “l’homme”. Ça forçait son esprit à rester sur un plan concret, à ne pas décoller dans des vrilles folles et probablement hystériques qui pouvaient l’entraîner Dieu sais où…

Elle se demanda ce que la truffe de Londres pouvait bien capter de l’homme. Il avait une odeur ?

 Dans le fond de sa poche ses doigts se refermèrent sur un vieux mouchoir qu’elle entreprit de déchiqueter avec application.

 

Elle se racla la gorge.

« Je… heu. Je vous vois. Et vous pouvez vous assoire. Est-ce que je pourrais vous toucher aussi ? Heu… Dans l’absolu. C’est une question purement théorique hein. Est-ce que… vous avez une existence physique en plus de l’apparence ? »

Il pencha la tête sur le côté, et l’observa un moment sans rien dire. Une fois de plus elle se retint de reculer sous le regard perçant.

 

« Ouais, dit-il finalement. D’une certaine façon on peut dire ça. Puisque vous pouvez me voir, vous pouvez me toucher…»

Oh. Bien.

Mais elle n’était pas tout à fait convaincue que ce soit une bonne chose à vrai dire.

D’un regard un peu désespéré elle balaya la rue toujours aussi déserte. De loin en loin les lampadaires répandaient leurs halos jaunes sur le bitume, nimbant le paysage urbain de cette luminosité nocturne qu’elle appréciait tant.

Quand son exploration visuelle la ramena sur l’homme, il souriait encore, de cette manière irritante et vaguement inquiétante, mais aussi étrangement fascinante. Bien trop, si elle était honnête avec elle-même.

« Je ne suis pas sûre de comprendre. »

« Haa… C’est un peu comme ce que vous appelez, hum… des longueurs d’onde je crois. Vous les humains ne pouvez voir qu’une très petite partie des ondes. Et moi je suis en dehors de ce spectre. Donc normalement vous ne pouvez pas me voir. » Ce sourire, encore. Il tendit sa main dans sa direction, paume vers le haut. « Mais vous, vous êtes différente. Vous pouvez percevoir un spectre bien plus large, vous n’êtes pas tout à fait sur la longueur d’onde des autres humains. Donc vous pouvez me voir, et puisque nos “longueur d’ondes” se recouvrent en partie vous pouvez aussi me toucher… À vrai dire j’en suis pas sûre, je me suis intéressé à la question et j’ai regardé par-dessus l’épaule de vos scientifiques… Je pense que c’est la meilleure explication. »

Ce qui expliquait sans doute aussi comment il pouvait avoir un tel panel de connaissances diverses et un langage à la fois aussi familier et aussi développé. C’était… stupéfiant, et une nouvelle fois totalement surréaliste de se trouver en train de discuter de science et de physique ave lui.

« Il y a d’autres choses que je ne peux pas voir ? Et comment ça se fait que je n’ai rien vu avant ? Et -»

 

Un éclat de rire l’interrompit. Il se laissa aller en arrière et appuya ses mains derrière lui pour se stabiliser, la ligne de ses épaules agitée par le rire.

« Autre chose ? Il y a tout. Vous êtes aveugle. Vous ne voyez rien, vraiment. Autre chose, ha ! » Son amusement s’apaisa soudain, et il pencha la tête de côté, sérieux mais toujours souriant. « Vous n’avez absolument aucune idée de ce qu’est vraiment la terre. »

« Ho. Et vous oui ? »

Cette manière de rire l’avait vexée. Comme s’il avait été l’adulte, et elle une enfant proclamant qu’un jour elle serait princesse. C’était blessant et irritant, parce qu’elle réalisait qu’il avait raison, et qu’elle ne savait probablement rien.

Son sourire s’adoucit.

« Bien sûr que je sais. J’en suis. » Avant qu’elle n’ait eut le temps de trouver une répartie acide, il se leva d’un mouvement souple, si rapide qu’il lui laissa l’impression qu’il était passé de la position assise à station verticale sans geste intermédiaire. Elle recula d’un pas avec un sursaut, prise par surprise.

« Vous voulez voir ? »

« Voir ? Quoi- »

« À quoi ça ressemble vraiment. La terre, tout. »

« C’est… c’est possible ? »

Il eut le plus étrange des sourires, secret et exultant, qui envoya un frisson le long de sa colonne vertébrale.

« Oui. »

« Comment ? »

« Pour le découvrir… Je crains qu’il ne vous faille me toucher. »

 

---

 

À ce moment précis elle n’avait plus peur.

Il s’était passé trop de choses, la discussion était trop étrange et trop passionnante, les perspectives ouvertes trop incroyables pour qu’il y ait encore en elle la moindre crainte. Il se passa quelque chose, alors, quelque chose en elle, un changement qu’elle n’aurait pas cru possible, une confiance ivre qui la submergea. C’était une étrange évolution, un processus mental qui pourrait efficacement être résumé par “Oh, et puis merde… »

Elle le regarda dans les yeux, fixa les iris pailletés d’or, et souri en retour.

 

Il fit un pas de plus, tendit la main. Et sans plus réfléchir elle fit de même, franchit la distance qui les séparait, agrippa la paume tendue d’un geste pressé, scellant sa décision.

 

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     suite > http://jainas.livejournal.com/10758.html

 
 
 
 
 

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